Saint Martin d’Arenc d’hier, d'aujourd’hui. Et demain?

Lors de sa consécration, le 5 octobre 1924 par Monseigneur Daniel Champavier, l'abbé Brieugne prononça ces quelques mots : 

« Que nul pouvoir humain n'en vienne disperser tes belles pierres, comme on l'a fait en 1886, des vieilles pierres de l'antique basilique, chère à nos ancêtres »…

L’église Saint-Martin d’Arenc est née de la volonté commune de plusieurs donateurs – dont Eugénie Armand, le Comte Armand, Marc Germain, Madame de Buron-Brun – d'ériger, au sein du quartier d’Arenc, un lieu de culte de grande importance.

Le Comte Amédée-Joseph Armand, qui fut président de la Chambre de Commerce, et sa sœur Eugénie désiraient que l'église soit édifiée à leur frais et, ainsi, firent don d'un terrain de 3 000 m². C’est à ce titre qu’Amédée Armand est représenté sur le tympan de l'église.

Tympan de l'église de St Martin d'arenc Marseille 13003

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Sous toute réserve, il est possible de voir :
- à droite, Amédée-Joseph Armand tenant une maquette de l’église ;
- à gauche, Théophile Dupoux[1] tenant les plans de l’édifice dans ses mains.

 

L'église présente une double dédicace : d'une part, le vocable de Saint-Martin lui a été attribué en mémoire de la collégiale éponyme[3] datant du XIe siècle, rasée lors du percement de la rue Colbert sous le Second Empire ; d'autre part, l'église a été dédiée au Sacré-Cœur, qui est représenté sur sa façade, selon le vœu d'Eugénie Armand.

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Saint-Martin d'Arenc fait ainsi écho à la Basilique du Sacré-Cœur du Prado ; on y retrouve les mêmes donateurs et le même architecte, Théophile Dupoux.

L’église est de style romano-byzantin. Elle est érigée sur des pilotis en bois, plantés à plus d'un mètre de profondeur, dans un remblai de terre rapportée. Sa longueur est de 40 mètres pour une largeur de 23,5 m, avec une hauteur de 18 mètres. Le bâtiment, réalisé par l'entreprise Octave Buis, est en pierres grises des carrières de Rumos (Ardèche), imitant l’effet et la richesse du granit. La partie extérieure est en pierres de Cassis et d'Arles, censées résister à l'épreuve du temps. La construction dura plus de dix années et fut interrompue par la Guerre de 14-18. Par ailleurs, durant la Seconde guerre mondiale, le bâtiment fut ébranlé par les derniers bombardements du 27 mai 1944.

Théophile Dupoux acheva Saint-Martin d'Arenc en 1924 : il s’agit d’une œuvre accomplie, d'architecture de belle ordonnance et aux décors finement sculptés. Il est à noter que, les archives relatives à l’église ayant été égarées par le Diocèse, il est donc impossible de connaître l’identité des artisans, sculpteurs et verriers ayant contribué à son édification.

 

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Remarque : Sculptures de facture moderne pour l’époque, surtout en façade d’une église.

 

 

 

 

 

Aujourd’hui

L’architecte Corinne Vezzoni a conçu le bâtiment des Archives et Bibliothèque départementales Gaston Defferre, achevé en 2006, en considération de la présence voisine de l'église Saint-Martin d'Arenc. En effet, elle a joué avec les espaces libres dégagés par le parvis et le jardin de lecture ainsi qu’avec les volumes respectifs des bâtiments, celui des Archives répondant à celui de l’église.

Détruire Saint-Martin d’Arenc, c'est aussi détruire l'équilibre architectural souhaité par Corinne Vezzoni, dont le projet fut plébiscité par le jury[4] qui l’a sélectionné. L’ensemble des collectivités publiques ne saurait donc feindre d’ignorer que, pour conserver cet équilibre architectural, il est nécessaire de préserver l’église St Martin d’Arenc. Ce qui implique, en conséquence, de la consolider. Par ricochet, il en va aussi – bien évidemment – de la sauvegarde du patrimoine culturel marseillais, si pauvre en dépit de ses 2 600 ans d’histoire.

Demain

Quel avenir pour l’église St Martin d’Arenc ?

Le CIQ Arenc-Villette conçoit aisément que ce bâtiment ne sera plus l’église d’autrefois. Mais faut-il, pour autant, la réduire à une simple façade ? Il convient de rappeler que les donateurs, en particulier le Comte Amédée-Joseph Armand, avaient offert le terrain à la condition qu’une église y soit érigée. S’il faut admettre que les temps ont changé et que, contrairement à la volonté des donateurs, le bâtiment ne peut plus abriter de nos jours un lieu de culte, en revanche, il est plus difficile de se résoudre à le détruire ou à le réduire à un simple mur !

Les études structurelles[5] qui ont été menées ont conclu à une très grande fragilité de l’ouvrage et ont préconisé, à demi-mots, que l’on ne pouvait en conserver que quelques éléments.

 Panneau dans l’enceinte du jardin de l’église de Saint Martin d'areng annonçant la réhabilitationCliquez sur la photo pour l'agrandir

Malgré cette étude, on peut voir surgir à chaque élection un panneau dans l’enceinte du jardin de l’église annonçant la réhabilitation de cette dernière. Et les élus en quête de suffrages défilent, se font photographier, filmer devant la vielle dame   en lançant à la cantonade – à qui veut bien l’entendre – que, s’ils sont élus, « croix de bois croix de fer »… ils sauvegarderont l’édifice.

Le quartier est en pleine mutation. En effet, il est prévu que plus de 7 000 personnes viennent s’y établir dans les prochaines années. Il serait tout à fait possible d’associer aux changements liés à cette mutation démographique des projets relatifs à la protection du patrimoine, à la création d’espaces vert et de lieux culturels. Ainsi, l’église pourrait être aménagée afin de prolonger la destination culturelle des archives voisines en abritant, par exemple, un site dédié à l’événementiel, un espace de coworking voire un musée. En somme, ce ne sont pas les idées qui manquent mais, plutôt, la volonté de préserver le peu de patrimoine marseillais qui demeure…

Marseille est une ville bénéficiant de 2 600 ans d’histoire. Mais cette histoire est-elle concrètement visible ? La plupart des vestiges marseillais ont été détruits ou ensevelis pour – paraît-il – mieux les sauvegarder !

Concernant l’église Saint-Martin d’Arenc, le département des Bouches-du-Rhône a acquis le terrain et le bâtiment en 2018  et a débloqué une somme de 4 millions d’euros pour sa consolidation Voir Document. Des études ont été menées ; l’une des premières a été conduite par l’agence ABCD Culture afin d’émettre un avis sur l’avenir de l’église. Cette étude est-elle passée à la trappe ?

Apparemment d’autres études sont en cours. À quelles fins ? Résultent-elles d’une volonté réelle de préserver l'église ?

En mobilisant la loi ELAN[6] ou en accusant le temps, on retarde, d’années en années puis de décennies en décennies, la consolidation du bâtiment ; et le temps, précisément, a le champ libre pour entreprendre son impitoyable labeur, réduisant progressivement l’église à l’état de ruine…
Et là, devant l’église délabrée, les bonnes consciences nous dirons que, tel un phénix qui renaît de ses cendres, Saint-Martin d’Arenc renaîtra au travers d’un IGH[7].

Il serait dommage que, pour de sombres raisons immobilières (pour ne pas dire financières), un élément du patrimoine marseillais disparaisse[8] ; encore.

Ce qui est aussi particulièrement regrettable, c’est qu’en dépit de ses nombreuses demandes, le CIQ Arenc-Villette n’a jamais été invité[9] à réfléchir sur le devenir de ce lieu – du reste, les habitants du secteur n’ont pas plus été sollicités. Si les différents décideurs se sont succédés avec leur lot de promesses, en revanche, aucun d’eux n’a pris la peine de formuler une réponse constructive au CIQ.  

Sources :
Archives du CIQ Arenc-Villette.
Adrien Blès, Histoire des églises de Marseille, inédit (Comité du Vieux Marseille).
La Gazette du Comite du Vieux Marseille, septembre-octobre 2005, n° 49, page 12.
Métropole - Département de BdR - Ville de Marseille 

 

 

[1] Théophile Dupoux est un architecte diocésain. Ancien élève de l'école des Beaux-Arts de Marseille, il a également signé dans cette ville la Basilique du Sacré Cœur du Prado (avenue du Prado, 13008), l’église Saint Philippe Notre-Dame de Lourdes (rue Sylvabelle, 13006), l’église Sainte-Marie-Madeleine des Chartreux (place Edmond Audran, 13004) ou encore les immeubles Brunon (rue Consolat, 13004)

[2] Théophile Dupoux est un architecte diocésain. Ancien élève de l'école des Beaux-Arts de Marseille, il a également signé dans cette ville la Basilique du Sacré Cœur du Prado (avenue du Prado, 13008), l’église Saint Philippe Notre-Dame de Lourdes (rue Sylvabelle, 13006), l’église Sainte-Marie-Madeleine des Chartreux (place Edmond Audran, 13004) ou encore les immeubles Brunon (rue Consolat, 13004).

[3] L'église Saint-Martin est mentionnée pour la première fois au milieu du XIe siècle dans les titres de propriété de Saint-Victor. Elle se situait à l'intérieur des remparts médiévaux de 1190. Rasée  en 1887 lors du percement de la rue Colbert ! ! ! ! 

[4] Projet nominé Équerre d’argent en 2006 et sélectionné pour le Prix Mies Van der Rohe en 2007.

[6] Désormais en vigueur, la loi Elan permet de déclarer en péril des immeubles, qui peuvent même se situer sur un secteur sauvegardé, afin de les détruire et, ce, quel que soit l’avis de l’architecte des bâtiments de France. 
[7] Immeuble de Grande Hauteur.

[9]  Le CIQ Arenc-Villette à fait parvenir plusieurs courriers aux différents décideurs qui, de près ou de loin, peuvent influer le devenir de l’église Saint-Martin d’Arenc afin de faire connaître sa volonté de participer aux discussions sur le devenir de ce lieu. Nos courriers, pour la plupart, sont restés sans réponse. Pour ceux qui ont malgré tout fait l’objet de réponses, celles-ci ne contenaient que des éléments de langage et en aucun cas une invitation concrète aux discussions sur le devenir de l’édifice.

 

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Commentaires

1. Le samedi 19 février 2022 par Alessandro

Merci pour cet article.
Et si on lançait une pétition pour protéger le bâtiment, sans exclure bien évidemment un changement de destination ?

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Bonjour Alessandro,

Merci pour votre commentaire. Le CIQ vous propose de venir exposer votre point de vue lors de nos réunions.

Cordialement.
Le CIQ

 

2. Le samedi 9 avril 2022 par Marie-Ange

Bel article, bravo. De l’église il en restera quelques pans de mur pour dire qu’ils ont gardés du patrimoine.

Heureusement que sur le vieux port il y a une plaque indiquant les 2600 ans d’histoire car lorsque l’on visite Marseille on les cherche ces siècles.

3. Le samedi 9 avril 2022 par Gaspard

Magnifique article, très intéressant et bien documenté !
Heureusement que des gens se dévouent pour leur quartier et pour la préservation du seul "morceau" de patrimoine qui lui reste...

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